Conséquences de la politesse japonaise dans la vie quotidienne et la société.

Moralité et psychologie collectives/ personnelles

Un mieux pour le bon fonctionnement de la société ?

Comme pour l’exemple de Soeur Emmanuelle, et plus généralement dans notre tradition judéo-chrétienne, les effets de certains principes moraux sont en général plutôt positifs. Il en va de même pour les principes de la politesse japonaise. C’est pourquoi il est difficile et délicat de les critiquer. Entre « un dur au coeur tendre » et « un tendre au coeur dur » mon choix est vite fait !  Si je regarde uniquement au niveau des actes et de leurs effets immédiats sur le plus grand nombre, j’aurais tendance à privilégier le comportement tendre, pour le bien de la société et de son bon fonctionnement, même s’il est hypocrite ou forcé. Celui qui fait « du mal » autour de lui, alors qu’il est au fond soit-disant gentil, engendre néanmoins des effets néfastes sur son environnement familiale et social. Le fait est que, ce dernier fait souffrir son prochain et pose problème à la société.  Les conséquences pour les autres sont immédiates, et au Japon, le collectif est d’autant plus important que son intérêt passe avant l’intérêt personnel. C’est pourquoi il est absolument nécessaire de préserver l’harmonie même sous la contrainte de règles fortes afin d’éviter toutes réactions en cascade néfastes ou contre-productives.  

Conséquences morales et individuelles dans les relations sociales

Selon moi, avec l’observation stricte de la tradition et de ses règles, la première conséquence est la conscience extrêmement développée du collectif et du bien commun. Les effets directs du devoir de politesse ont des conséquences plutôt positives et agréables sur la société du point de vue général et sociétal. En revanche du point de vue individuel, je pense que c’est une autre histoire. Tout comme le devoir de charité et de pardon préconisé par nos religions en Occident, le devoir de politesse est parfois très pénible à mettre en pratique. On ne l’exécute pas forcément de gaité de coeur, et du point de vue psychologique, il est parfois complexe à supporter voire aliénant. Je pense, sans trop me tromper, que les excès dus aux crises de culpabilité ou de honte et aux sacrifice trop lourds sont à peu près les mêmes que nous pouvons rencontrer chez nous. L’homme et la femme japonais, même avec un cadre social très fort et une éducation très orientée et respectueuse, n’en demeurent pas moins des êtres humains avec toutes leurs complexités psychologiques, morales, spirituelles et sentimentales.   

Autre conséquence : un soutien d’une solidarité vertueuse

Comme chez nous avec la charité, nous pouvons rencontrer des actes exemplaires grâce aux principes de politesse. Le japonais mettra toujours toute son énergie à bien accomplir son devoir. Ainsi, en sera-t-il d’une dette contractée. L’observation stricte de ses devoirs envers la société et ses congénères, son respect des règles et son zèle à les réaliser, feront que tout japonais nous apparaitra comme un exemple de serviabilité voire de dévouement, et parfois même d’une immense et admirable générosité. Mais, comme je l’ai mentionné dans la première et seconde partie de cette série d’articles sur le sujet de la politesse, c’est ce qui nous apparait vu de l’extérieur, mais vu de l’intérieur, les raisons et motivations de certains gestes peuvent être différents. Quoi qu’il en soit, le code d’honneur japonais fait de son sens du devoir une priorité et un engagement indéfectible. 

Une escalade de principes parfois pesante

Vous l’aurez compris, comme pour toute règle sensée faire régner le bien et la justice, il y a un revers de la médaille et parfois un effet pervers. Et oui, l’homme n’est pas une machine et la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Certaines situations où l’utilisation stratégique de ces principes peuvent conduire à des excès de manipulation et de calculs stratégiques. Comme par exemple maintenir ses amis ou les membres de sa famille en dessous de soi, plus que de raison. Ou encore avoir des conséquences psychologiques sérieuses, comme par exemple le stress du à la pression sociale et l’observation stricte de ses règles.

Au travail

Dans l’environnement professionnel, nous pouvons aussi remarquer les effets complexes de ce principe de dette. En effet une ascension de carrière peut parfois se mesurer au nombre de personnes qui vous sont redevables. Plus vous avez de collègues et de clients qui vous sont redevables plus cela veut dire que vous êtes important. Je vous laisse imaginer l’effet pervers dans un environnement comme l’entreprise, où tout le monde essaye de vous offrir des petites faveurs  ou des services dans l’unique but de vous faire devenir son obligé. Cela peut devenir aussi compliqué que les calculs de cadeau de ma femme qui prend en compte ce qu’elle doit, ce que l’autre lui doit et ce qu’elle attend de lui pour l’avenir (cf article précédent « Les règles de la politesse japonaise [2/3]« ).

Avec les étrangers

Pour nous qui sommes étrangers, tant au niveau social qu’au niveau moral, ces questions et problématiques dues à la politesse restent très lointaines. Bon j’avoue que pour moi, cela est de moins en moins vrai car j’ai une fille et une belle famille japono-coréennes ; néanmoins ma situation demeurent incomparable à la réalité d’un natif japonais. J’ai presqu’envie de dire qu’on profite de tous les avantages de cette tradition sans les inconvénients. On n’a que la partie émergée de l’iceberg et elle est fortement agréable. Du moins c’est ce que j’ai vécu et que j’entends comme témoignage autour de moi. C’est pourquoi nous allons toujours trouver les gens avenants, serviables et généreux car on ne voit pas la contrepartie et nous ne nous sentons pas obligés de rendre la pareille au même degrés. Exemple tout bête qui me vient en tête pour les salutations : nous autres occidentaux allons saluer légèrement de la tête et parfois joindre les mains (qui n’est pas du tout dans les usages japonais cela dit en passant) pour avoir l’impression de faire plus et de nous donner bonne conscience alors qu’en face de nous le japonais est plié en deux jusqu’à notre nombril. Mais nous, avec un effort incommensurable, nous avons eu l’impression de nous être courbé presqu’autant qu’eux.

Bilan et comparaison Japon/Occident 

En Occident

Bien entendu chez nous aussi l’on peut retrouver parfois ce genre de raisonnement ! Mais aujourd’hui il est déjà d’une part non formel, et d’autres part, il n’en résulte plus une pression sociale et familiale d’une telle ampleur. Certes, dans certains milieux encore, les formalités et bienséances sont très présentes. Mais cela devient de plus en plus des réminiscence d’anciens vestiges d’une époque presque révolue. Évidemment, socialement et humainement, lorsque quelqu’un vous fait un magnifique cadeau, vous allez vous sentir redevable voire coupable d’accepter. Vous allez aussi sentir en vous monter l’envie d’être particulièrement attentif et prévenant envers cette personne et tous les membres de sa famille. C’est normal et c’est humain. À moins que vous ayez l’ego d’un monarque et que vous pensiez que tout vous est dû ! Mais je pense que pour n’importe quel individu normalement constitué, il existe quelque chose qu’on appelle la reconnaissance et la gratitude. Chez chacun d’entre nous, elle s’exprime d’une façon différente. Nous allons adapter notre comportement vis à vis de notre bienfaiteur, en fonction de notre histoire, notre éducation, notre milieu social, notre sensibilité, notre disponibilité et puis il faut le dire n’ayons pas peur des mots, notre gentillesse naturelle.

Dans le catholicisme et plus généralement le nouveau testament, la notion de ce que je me suis amusé à appeler « les intérêts débiteurs », existe aussi dans l’inconscient collectif (cf article précédent). Jésus n’a-t-il pas dit : « ce que vous donnez ou faites au plus petits d’entre nous, c’est à moi que vous le faites, et Dieu vous le rendra au centuple. » ?

Nous avons donc aussi cette notion de recevoir encore plus que ce que nous avons fait ou donné à autrui.

Au Japon

La différence que je note finalement est cette sensation que j’avais eu pour l’épisode « Sœur Emmanuelle » (cf article [1/3]) : « Avons-nous besoin d’un code de bonne conduite qui punisse ou promette une récompense pour que nous nous comportions bien ? »

Le code d’honneur et de politesse japonais est-il aussi sujet aux mêmes interrogations ou suspicions ?

Je pense que oui. En effet il y a un code moral qui s’applique de manière convenue en société et qui dirige la conduite de ses habitants. Il est de manière générale basé sur la méthode du bâton contrairement à nous qui fonctionnons plus sur la promesse et donc la carotte. Je rappelle que chez nous aussi à une certaine époque la menace et le châtiment étaient de rigueur. Mais entendons-nous bien, la menace chez le japonais est le déshonneur pour lui et sa famille, chez nous, c’était la damnation de notre âme pour l’éternité ! Alors lequel est selon vous le pire ? L’un est basé sur la redevabilité à cause d’une dette, l’autre sur la notion de pêché et de mal. Le premier nait d’une bonne action à laquelle vous devez témoigner votre gratitude par une action équivalente (sorte de spirale vertueuse), l’autre vous condamne pour une faute que vous avez commise ou omise (le pêché par action et par omission).

Un terrain aventureux et glissant selon moi

Mais pour répondre à cette question il faudrait faire une analyse psychologique des valeurs judéo-chrétiennes et de leurs conséquences sociales et morales en Occident au cours de ce dernier siècle. Ensuite il faudrait trouver les bons indicateurs et dénominateurs communs avec le Japon pour faire une étude comparative. Mais comme j’en parle dans mon article « En avance ou en retard sur l’Occident« , je ne pense pas que cela soit possible. Il est tellement difficile de comparer deux nations de culture, d’histoire et de mentalité aussi différentes. Les parallèles et les comparaisons peuvent être tentées mais en aucune façon être prise vraiment au sérieux ou comme vérité sociale et anthropologique. Nous avons si peu de chose en commun qu’il serait vraiment très périlleux de s’aventurer à des conclusions définitives. J’entends par « conclusion » le fait d’évaluer quelle culture est la plus agréable à vivre ou la mieux adapté à notre époque. 

Qui connait l’auteur d’une thèse ou d’un essai sur la question ?   

M.G

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