Comprendre les règles de politesse japonaises

Quelle psychologie derrière des principes en apparence semblables aux nôtres ?

Comment contracter une dette

Au Japon, j’ai fini par comprendre que la notion de politesse va plus loin que chez nous d’un point de vue psychologique. En Occident lorsque quelqu’un nous invite chez lui ou nous fait une faveur, il est d’usage de lui rendre la pareille. Donc si on vous invite à un dîner, vous êtes normalement dans la situation d’inviter à votre tour, cette personne, au moins pour prendre le thé et idéalement à dîner.

Au Japon, même si dans les faits cela reviendrait au même, la signification et la psychologie ne sont pas vraiment les mêmes. En effet si j’ai bien compris le principe, lorsque quelqu’un vous fait une faveur (et la je ne parle pas de vous rendre un service) sous forme d’un cadeau ou d’un service, juste pour vous faire plaisir, à vous ou à l’un de vos proches, et bien vous vous retrouvez à contracter une dette envers cette personne.

Ce qui veut dire que vous lui êtes redevable ; ce qui veut dire aussi que par tous les moyens, vous aller chercher une solution pour vous acquitter de cette dette et ce, même si vous n’aviez rien demandé à l’origine.

Comment s’acquitter d’une dette

Je ne sais pas si vous réalisez. De notre point de vue d’occidental, vous êtes tranquillement en train de vivre votre vie paisiblement ; et voilà que votre voisin a la bonne idée de vous offrir sa belle voiture (bon j’exagère, on a le droit de rêver, non ??!!). Allez, pour l’exemple, disons sa cafetière toute neuve car il n’en a plus l’usage. Et bien vous voilà redevable d’un cadeau équivalent en valeur ou en service (à la bonne appréciation de chacun) ! Moi, quand j’ai entendu ça la première fois, je n’en croyais pas mes oreilles ! D’autant plus que la politesse veut que normalement, vous lui rendiez un cadeau légèrement supérieur (comme s’il y avait des intérêts pris en compte) pour témoigner de votre reconnaissance à son égard et de l’appréciation que vous avez eu de son geste et de la qualité du produit ou du service en question !

Plusieurs mécanismes

Alors évidement me sont venues plusieurs questions :

Mais si je n’en ai pas besoin, que je n’en veux pas de sa cafetière ou de sa voiture (ce qui est moins probable pour la voiture !!) ? Et bien un cadeau ça ne se refuse pas !! Et vlan ! Vous mettriez la personne dans un embarras sans nom et sous-entendriez que la personne n’a pas su évaluer ce dont vous aviez besoin, ce qui reviendrait à un affront et une déconvenue ! Bref, au Japon même si on refuse, par politesse, au moins trois fois, on finit toujours par accepter car c’est comme ça, vous n’avez pas le choix… à moins de vouloir vraiment vous confronter avec la personne en question et lui régler son compte !

Et vice versa 

Autre question qui m’est venue immédiatement : mais comment fait-on si on n’a pas les moyens de rendre plus et sinon au moins l’équivalent !?

Et bien c’est là que ça se complique !! Ou que cela devient passionnant !! Au choix selon chacun !

Soit vous avez la capacité d’offrir un objet équivalent, soit vous aller chercher un autre moyens sous une autre forme, comme offrir vos services. Et ce, jusqu’à ce que l’autre juge votre geste suffisant.

Inversement, s’il s’agit d’un service et que vous ne pouvez pas le rendre, vous allez offrir un objet qui vous semble équivalent en valeur morale ou financière !

En gros c’est comme si l’on était à l’époque du troc ! Les deux partis se mettent d’accord par contrat tacite, moral et/ou financier de l’acquittement d’une dette.

Un dernier détail : si vous offrez un cadeau à un enfant, ce sont les parents qui héritent de la dette en attendant que l’enfant soit en mesure de l’honorer lui-même. Et cela peut même aller plus loin, jusqu’à la descendance future de l’enfant, si le cadeau ou le service est énorme et que l’enfant n’a pas pu y répondre de son vivant. Ainsi, c’est toute une famille et sa descendance qui peuvent se retrouver à rétablir une situation honorable et équitable aux yeux de leur bienfaiteur et de sa famille.

Conséquences sur la vie sociale et familiale

Conséquences pratiques 

Et bien, je dirais à moitié sérieusement que la vie sociale au Japon est plutôt sportive de ce point de vue. En effet quand je suis avec mon épouse No Yon, je la vois en permanence en train de calculer et de préparer les cadeaux qu’elle va offrir à chacun des membres de sa famille, de ses amis et de leurs enfants. En fonction de leur âge, de son rapport avec eux ; de leurs contributions ou échanges passés et à venir, et de ce que chacun lui a offert la fois précédente, elle va mettre un soin méticuleux à choisir chaque cadeau ! Je ne vous raconte pas le casse-tête pour moi d’essayer de suivre le raisonnement ! Pour elle, c’est tout naturel, mais pour moi c’est de la stratégie de haute finance et politique ! En résumé, et pour ne pas m’attarder trop sur ce détail, que (j’imagine) vous avez tous compris, c’est incompréhensible pour nous, qui sommes hors contexte et non concernés par l’histoire ! En bref, quand nous remplissons la valise de cadeaux, rien n’est fait au hasard et cela représente à peu près un mois de préparatif en réflexion, calcul budgétaire et de recherche en boutique. La moindre erreur risquerait de créer un incident relationnel et de mettre, le bénéficiaire, toute sa famille ou nous-mêmes, dans l’embarras.

LES CADEAUX AU JAPON : Plus qu’une tradition un devoir !

Après cette description, certes, que je raconte de manière mi-amusée mi-agacée vue que je ne me sens pas vraiment concerné, je suis néanmoins embêté par compassion pour mon épouse qui se met en mode “calcul” et “historique” à chaque fois que nous allons au Japon. L’enjeux est sérieux et il ne faut pas “se louper” ! Et force est de constater, dès le jour de notre arrivée (voir l’article “L’hospitalité de Fuko san”), qu’effectivement cela est très important de prendre au sérieux ce calcul du temps que nous allons passer avec chacun, de leur contribution passée et à venir pendant notre séjour, de la redevabilité de chaque personne envers mon épouse et sa famille, sans oublier la redevabilité à venir de mon épouse et moi envers eux. En effet, je constate à chaque fois, lors de l’ouverture de la valise, les fruits du dur labeur de ma femme. Je vois avec quelle finesse elle a choisi chaque cadeau pour l’instant même de la remise au destinataire ;et je me rends compte après coup, que tout était aussi en fonction du temps que nous allions passer avec la personne et les activités que nous allions partager. Là, je mets un bémol et une interrogation à laquelle je n’ai pas de réponse : est-ce que ma femme a choisi un paquet en prévision de ce que cette personne s’apprêtait à faire pour nous, ou l’a-t-elle fait pour inciter la personne à le faire, en la rendant redevable envers nous, et en la poussant ainsi à nous rendre la pareille en service pendant notre séjour ? Désolé,  je n’ai pas la réponse. Mais j’imagine que si je posais la question, j’aurais sans doute la réponse suivante : “C’est un peu des deux !”

Une véritable équation mathématique

Bon et bien, pour avancer sur cette question de dette, et pour tenter d’expliquer ce savant calcul, je vais laisser exprimer mon côté scientifique ; pardon d’avance pour les littéraires ! En effet, pour réussir à comprendre les raisons des circonstances exceptionnelles dont nous avons bénéficié ma femme et moi, dignes d’un ministre en visite dans un pays, et je pèse mes mots, je suis passé par un calcul mental que je vous expose concernant l’exemple de Fuko san et de la qualité de l’accueil et de ses soins envers nous pendant tout notre séjour :

CADEAU = (Faveur de Fuko san envers NoYon et moi) + (- dette de NoYon et moi pour l’accueil et le séjour) / (historique de la dette de Fuko san envers les parents de NoYon)

Tout cela pour dire que notre accueil et notre séjour ont été la résultante de 3 facteurs principaux :

  1. la volonté des parents de mon épouse de nous accueillir dignement
  2. la dette de l’entourage de ses parents envers eux, dont Fuko san fait partie.
  3. l’empressement, le devoir et l’envie de cet entourage à rendre service aux parents de mon épouse et à elle-même pour honorer cette dette

Je ne sais pas pour vous, mais ça me parait plus clair de cette manière ! Et j’arrive ainsi à mieux visualiser et à comprendre les facteurs qui entrent en jeu. 

Un sens du devoir surprenant dont j’ai bénéficié lors de mon premier séjour.

Pour résumer mon exemple ci-dessus et satisfaire aussi les littéraires que j’ai perdu en cours de route, et pour résumer la situation dans laquelle je me suis retrouvé, je dirais ceci : les parents de ma femme ne pouvant nous recevoir et organiser comme ils l’auraient voulu notre séjour au Japon (et oui une naissance ça ne se prévoit pas toujours !), leur grande ami Fuko san s’est investie à leur demande, de la charge de nous héberger et de nous gâter tout au long de notre voyage au japon. Et lorsque je vous parlais de descendance, même sa fille s’est sentie obligée de nous recevoir et de bloquer une journée entière avec nous alors qu’il s’agissait de sa seule journée de congé de la semaine et peut-être même du mois. Je raconterai une prochaine fois cette journée magnifique que nous avons passé grâce à Eri san et son mari chez eux et dans le quartier d’Asakusa.

 

M.G

                                                                                            Photo by Suzy Hazelwood from Pexels